Eclats de vers : Litera : Fantômes

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Table des matières

1 Larme inconnue


D’où viens-tu, larme inconnue
À la source insaisissable ?
Dont la trace, à peine émue
S’efface dans le sable ?

De quel drame millénaire
T’es-tu soudain échappée
Brusque reflet de lumière
Dans l’océan des pensées ?

Tu sembles en cet instant
Contenir tout l’univers
Et les méandres du temps
Et le rebours à l’envers

Petite perle fragile
Tu exploses de couleurs
Et tes émotions subtiles
Me font presque un peu peur

2 Souvenir d'un autre âge

Elle dormait sous le duvet de plusieurs siècles
Lorsque j’ouvris sa malle au fond du vieux grenier.
Elle lisait un livre, une bibliothèque,
Une plage assoupie de l’astre éternité.

On devine un vieux rose enneigé par les âges,
Un jeune bleu pastel parcourant la missive.
L’encre semble orpheline et tient en une page,
Le parchemin ondule entre les fleurs cursives.

Elle n'était vêtue que de noir et de blanc
Mais ses mignonnes joues coloraient son visage.
Ses yeux noirs reflétaient le miroir d’un étang
Où les ans asséchés n’ont pas osé d’outrages.

La vague m’emportait de la lettre à ses lèvres,
Je ne me souviens plus qui murmurait l'énigme,
Mais sa vie défilait, plus réelle qu’un rêve,
Aurais-je déchiffré cet étrange interligne ?

Pas loin d’elle, une montre. Etait-ce sa demeure ?
Son cadre pris au piège au verso d’un gousset
Enchaînait-il lui même un amant et un coeur ?
Son sourire un peu triste à jamais le taisait.

Son regard me fixait à travers le couloir
Du temps qui nous sépare. Alors, tout me revint :
Sa voix, son doux parfum, et nos jeux dans le noir …
Je crus voir un clin d’oeil, et le jour s’est éteint.

3 Vanille-thé

De ce passé sans avenir où l’on ne plante que du sable,
Où l’on ne sème que du bruit, où l’on n’arrose que de fables
    Une culture clairsemée,

De cette épave qui s'échoue dans la vase alignée des siècles,
Épique époque convoitée par l’ombre ailée de l’hypothèque
    Aux angoissantes mélopées,

De ce passé vil et mesquin, de ces nains regroupés en sectes
Qui noient de surcopulation, de détritus et de discours
    L’antique berceau des ancêtres,

De ces années sans envergure où la grandeur pèse bien lourd
Quand la féerie est si fragile, et si léger l’oubli vainqueur,
    Si apaisante la torpeur,

De ce prélude à préhistoire, ère barbare avare d’art
Où l'égoïsme est à la masse, et l’honnêteté une tare
    Que l’on dissimule à toute heure,

De ce passé sans importance où l’on vénère l’apparence,
L’hypocrisie qui réussit et le poignard de l’ignorance,
    Que t’enverrais-je qui soit pur ?

Que t’enverrais-je qui soit pur de ces temps privés de couleurs,
Temps qui ne font que reculer vers le néant de leurs frayeurs,
    Vers d’obscurs et d'épais murmures ?

De ce passé qui fait la sourde oreille à l’imagination,
Les oeufs dans les yeux d’une autruche, avance en crabe à reculons
    Que t’enverrais-je que l’azur ?

De ce pantin désarçonné que déjà ronge le termite,
Je ne t’enverrai que du thé à infuser dans la marmite
    Comme on découvre un diadème,

Prends en bien soin, j’y ai mis tout, mon coeur, mon âme, et quelques rêves ;
Il t'éclairera de lumière à l’heure où la journée s’achève,
    Car la vapeur est un poème.

4 Et poc

Deux tables dans la salle implorent qu’on s’accoude.
La prime a de beaux yeux, deux chandeliers qui boudent,
Quand transparente et nue, la seconde s’exhibe.

La première est en chêne, un vieux chêne massif
De fleurs aux parfums clairs qui étalent, lascifs,
Les souvenirs d’antan que sa consoeur inhibe.

En a-t-elle vraiment ou les déssèche-t-elle,
Tel ce bouquet fané qui gîte sans attelle
Et qui n’existe pas sur sa peau insensible ?

De désordre, aucun signe, aucun brin de poussière
Pour ridiculiser la pose solennelle
Du plastique immobile agressant la lumière.

On n’en peut dire autant de sa folle voisine
Dont les débris épars par pleines caravelles
Déroulent la légende emplissant sa poitrine.

De la danse et des chants ont garni cette table,
Scandés par les pieds fins d’une souple gazelle,
Bien loin du verre aigri servi au connétable.

Il suffit de souffler pour animer les fables,
Qui y colle l’oreille entend son chuchotis
Mais lui n’y entend rien, beugle « meuble vieilli ».

Oui, lui, ce vil marchand, cet animal d'étable
Prétend que de la roue l'âge efface le charme,
Le hurle car il croît qu'éventer du vacarme

Le peut rendre crédible ; il me dit « l’autre table
A la cote aux égoûts du mauvais goût tendance. »
Moi d’asséner : « je prends celle des deux qui danse. »

5 Je voudrais

Je voudrais composer une ode nostalgique
Pour chanter ces regards éclairs tombés à l’eau
Lecteur tu t’en souviens de ces yeux romantiques
Qui percèrent ton coeur de leur double carreau

Je voudrais composer une valse classique
Et la danser en elle au rythme de l’aurore
Tourner tourner encore et de plus en plus vite
Dans sa robe fleurie impatiente d'éclore

Mais cher ami Lecteur tu connais la musique
Ce ne fut qu’un regard un éclair dans la nuit
Je sais que toi aussi ces beaux yeux magnétiques
Tu voudrais bien les voir ronronner dans ton lit

Elle se balladait dans le creux d’une crique
Le courant t’emportait vers d’autres archipels
Elle avait l’air rêveur doux et mélancolique
Et toi tu n’as pas su répondre à son appel

Où est-elle à présent sur quelle île exotique
S’endort-elle apaisée sous la lune d’argent
Je voudrais la croquer d’une envolée lyrique
Mais je suis bien trop las revenons au présent

6 L'horloger

Le Temps, ce vieux moulin qui ne rêve qu’espace,
A dès son aube tiède assemblé une horloge
Où son bras implacable à qui nul ne déroge
Ecrit sur un cadran sa loi sourde et fugace.

Actionnant le broyeur dans leur étroite loge,
Les aiguilles stylées notent ce qui s’efface :
Leur encre ensorcelée ne laisse nulle trace
D’un code si fuyant qu’aussitôt il s’abroge.

Ainsi que du poussin la fragile coquille
Lézardée par sa fille ingrate et duveteuse,
L’heure à peine entamée craquelle et se fendille,

Le sablier roussit, la clepsydre se creuse ;
Epiçons chaque grain, infusons l’eau précieuse !
Avant que le meunier l’emporte et l'éparpille.

7 Ruelle

C’est une simple rue au détour d’un faubourg ;
Les maisons sont en pierre et de sourdes lumières
Risquent un oeil rougeâtre au jugement du jour.
Les vieux volets de bois ont déclos leurs yeux verts

Et l’on distingue encore un coeur pris par l’hiver
Au milieu du vernis délavé par la pluie.
Les pavés patinés hébergent la poussière
De pas comme creusés, de fragments d’une vie.

S'échappant d’un jet d’eau, tordant l’air de leur trille,
Des murmures vibrants se mettent à chanter :
« Je n'étais qu’un soupir couvé sous la mantille,
Moi j'étais un poignard, une bourse, un baiser … »

Mais le soleil pâlit derrière l’horizon
Tout s'éteint, tout se tait, et je rentre à tâtons.

8 Voyages antérieurs

Thèbes ! Je me souviens, la cité des Titans !
J'étais scribe et peignais les immenses richesses
Arrivées de Nubie et des ports de l'Orient.
Des forêts de piliers narguaient de leur altesse
Les cîmes écrasées de l’ambition humaine
Tandis que le dieu Nil déversait ses largesses
Sur l'Egypte imbibée des récoltes prochaines.
Les filles du Delta, prodigues en caresses,
Confiaient au vent léger de beaux baisers d’ivoire ;
Les felouques vogaient, gonflées de leurs promesses ;
Je me laissais bercer par les flots bleus et noirs.

Athéna, souviens-toi, et l'Olympe en furie,
La Junon colérique aigrie de jalousie ;
La Vénus volcanique et ses monts incendiaires
Où Mars ne fut pas seul à planter sa bannière ;
Apollon écrivant des lettres enflammées
Sur le coton neigeux des Muses moutonnées
Et Diane, sa soeur, chasseresse esseulée.
Aux fêtes de Bacchus, j’allais en dilettante,
Riant des facéties de Pan et des Bacchantes ;
Les pichets se jouaient des plis de ma mémoire,
Je me laissais bercer par les vins bleus et noirs.

Je me souviens de Rome, ivre de sa puissance :
Les palais orgueilleux recouvraient le latium
De marbre, de bijoux, de folle décadence.
Par ordre du Sénat et de César auguste,
L'Empire tout entier, sesterces et forums,
Fleurissait sous l’aura d’un seul et même buste ;
J’errais dans les bains chauds, les banquets d’atrium
En regardant passer les flottes de trirèmes
Qui menaient dix légions vers la Judée lointaine :
Le moindre centurion courait après la gloire,
Je me laissais bercer par les flots bleus et noirs.

Telle est la mélopée des soupirs nostalgiques
Enlacés dans la pierre aimante et magnétique
Des ruines habitées par les flots bleus et noirs.

9 Les instants

Il est de ces instants plus vifs et plus intenses
De ceux que l’on devine avides de graver
Leurs traits fins et précis, leur souple degradé
Dans le creuset témoin des rires, des souffrances

Qu’enroule notre esprit sur le tapis du temps.
Ils se figent alors et se font oublier.
Plus tard ils renaîtront, rappelés du passé
Par une odeur infime égarée dans le vent.

Ils ressortent alors du silence ou du vide
Et l’aurore argentée dévoile l’atlantide
Sur le trop vieux sommeil qui agitait nos sens.

Alors, le soleil luit sans masquer les étoiles
Et tout nous apparait : lumières, sons, ambiances
Dans ce rêve éveillé qui traverse le voile.

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Auteur: chimay

Created: 2019-10-01 mar 12:35

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