Eclats de vers : Litera : Langueur

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Table des matières

1 Heure âge

Je cours. Je cours derrière un être qui s’enfuit.
C’est mon double et c’est moi, il court mais il m’attend.
Même si par instant je crois qu’il se réduit,
Le chemin jusqu'à lui reste toujours constant.

Malgré cette sueur sur nos corps haletants,
Je doute. Oui le décor est si plat que je doute
Progresser d’un orteil sur cette morne route
Qui déroule ses lieues comme un tapis roulant.

Ecoute le jusant qui te chuchote, écoute !
Tu pourrais y trouver la clef du double sens,
La pierre de corail gardienne des deux voûtes :
Est-ce elle qui recule, est-ce toi qui avances ?

Cela revient au même, et pourtant ! Et pourtant
Le spectre reste là, à dix pas, paradant,
Semblable à un bouffon, un clown un peu railleur.

Le silence est souvent la meilleure réponse
Mais qui est-il vraiment ce fou venu d’ailleurs ?
Autant vouloir couler une bouée en ponce.

Tout ce que l’on en sait, c’est qu’il s’appelle l’heure,
Qu’il gronde quand le ciel se couvre de moustiques,
Qu’il imite nos tacs et imite nos tics.

2 Triangulation

L'écoulement dans les gouttières
La musique comme rivière
Percolation de la théière
Trois symboles de l’existence

La paix que me chante le vent
La frontière entre deux courants
Le lourd tumulte des enfants
Le contraste de l’existence

Tous ces emprunts juste pour rendre
Les amitiés sans bien s’entendre
Les discussions sans se comprendre
Solitude de l’existence

La pluie qui borde mon ennui
La vaste question de la nuit
Le silence qui me poursuit
Inquiétude de l’existence

Questions qui fusent de la peur
Feu d’artifice de couleurs
Comme une apaisante chaleur
Philosophie de l’existence

Lorsqu’on se sent perdu et pâle
Dans une luge qui s’emballe
La douce étoile qui me parle
Immense espoir de l’existence

Tendre la main ou essayer
Pardonner la stupidité
Et la sienne pour commencer
Soulagement de l’existence

Racler des ongles tous les murs
Jusqu'à ce que tous se fissurent
Créer un monde d’un murmure
Donner un sens à l’existence

L’horrible tic-tac qui martèle
La seconde comme un rappel
Des accords du blues éternel
C’est le refrain de l’existence

Le vertige de l’infini
N’y pas dissoudre son esprit
Mais étendre son coeur sur lui
Contradiction de l’existence

Cet horizon incandescent
Sous les nuages rougeoyant
Est-ce le lever le couchant ?
Dualité de l’existence

Les croquis mouvant que dessinent
Dans les blés de folles ondines
Les avenirs qui dégoulinent
C’est la source de l’existence

3 Torpeur

Les étés se ressemblent
Toujours la même odeur
Un glaçon de décembre
Qui tempère les coeurs

Sous la neige trop vierge
Le feu de la colère
Les volcans sont des cierges
Qui brûlent à l’envers

De l’acide bouillonne
Tout au fond du cratère
Savamment la lionne
Répand l’enfer sur terre

La cire incandescente
Bave des langues d’or
Qui lentement descendent
Vers la plaine qui dort

C’est le soufre et la mort
Toujours la même odeur
La passion qui dévore
La haine au fond des coeurs

Etalage de verges
Dressées vers l’impudeur
Et l’amour qu’on asperge
Qui vomit son aigreur

Sur les fleurs délicates
Surchargées de relents
La sueur la peau moite
D’un orage latent

Qui a peur d'éclater
Peur de qui ? Peur de quoi ?
Serait-ce de briser
Quelque miroir de soie ?

Serait-ce d’effacer
Sur les sombres parois
Les ombres projetées
Epouvantails du roi ?

C’est l'écoeurant décor
D’un laid et creux théâtre
Une danse des corps
D’un érotisme fade

Qui n’avoue pas son nom
Hypocrisie suprême !
Que c’est beau que c’est bon
L’orgie sans ses problèmes !

L'âme aussi se salit
L'âme aussi se nettoie
Même à cent lieues d’un lit
Même si ce n’est toi

Dans l'éther le plus pur
On rencontre des rats
Les champs de moisissures
N’ont nul besoin de draps

Pour couvrir d’un linceul
Le printemps endormi
Ni briser sous la meule
Le grain d’un pain rassis

Tout n’est qu’un instrument
Un tremplin vers la gloire
Et l’amour là-dedans ?
S’esclaffe l’encensoir

Qui connaît l’illusion
De ces leviers de paille
Et le fumant sillon
De l’incendie qui braille

Rugissant de ferveur
Sous les bûches offertes
Les contre-feux moqueurs
Enfument les carpettes

Pour protéger le foin
Des canailles qui tremblent
Longue vie aux potins !
Les étés se ressemblent

4 Aurore onirique

Dans un pays du sud
Ecrasé de soleil
J’ai renversé ma flûte
Dans un silence opaque
Mais l’ombre n’a plus cours
Lève l’ancre appareille
Naufragée sans recours
Les cheveux sous la laque

Car tout n’est qu’un éclair
Aperçu de coté
Le monde a l'épaisseur
D’un papier quadrillé
Aux nuages de fleurs
Chaque case est un temple
L’aurore au timbre clair
Tranche d’une main ample

La tranche des nuits vagues
Fauchée par les écueils
Sur la jetée de sel
Mouillée de gazouillis
La fée rose étincelle
A chaque clapotis
Et la lumière drague
Le fond qui se recueille

Comme un arbre en automne
Sur son feuillage d’ocre
Brûlé par les vapeurs
Qui montent des labours
Et nul ne s’en étonne
Dans la torpeur des bourgs
Chauffés par la liqueur
Embrumés de breloques

Où l’air s’appesantit
Le temps cesse de battre
Plus de vent plus de sens
La plaine attend l’orage
Attend sa délivrance
Que l’atmosphère éclate
Du verbe qui jaillit
Rempli d’idées sauvages

L'équilibre statique
Contient déjà le germe
Qui grossit dans ses reins
Approche de son terme
C’est la vie électrique
D’où naît le mouvement
D’où la crainte s'éteint
Il n’y a de néant

Il nia l’impensable
Le nez enivré d’or
Allongé sur le sable
Les yeux dans les nuées
Qui parsemaient le ciel
Comme une humble buée
La pluie vint solennelle
Sur la terre à éclore

5 Lancine anse

Qu’entendez-vous par être ?
Sûrement pas paraître
Revivre l’essentiel
Que la traction s’inverse
L’attraction que l’on verse
Et tomber vers le ciel

Qu’entendez-vous par vivre ?
La clef qui vous délivre
Des prix sont matériels
C’est singer les grimaces
D’un rire brise-glace
Et tomber vers le ciel

Qu’entendez-vous par vendre ?
Vendre c’est se défendre
En encaissant du fiel
C’est courtiser les murs
J’aime autant les murmures
Et tomber vers le ciel

Qu’entendez-vous par aime ?
Roucouler un poème
Dérouler la dentelle
Un stylo qui caresse
Des poses qui paressent
Et tomber vers le ciel

Ton âme n’est pas lasse ?
Je connais des palaces
Des corps superficiels
A pleurer des joyaux
Rejoindre les oiseaux
Et tomber vers le ciel

Que te dis diamant ?
Simplement dix amants
Cinq jolies demoiselles
Chevauchant l'étalon
Et eux sur les talons
A contempler le ciel

Parle-moi de folie !
Six sens qui s'émoustillent
Conjugués au pluriel
Voguer à travers seins
Aux flots du traversin
Et partir vers le ciel !

6 Décadence

Je suis un crépuscule à l’aube du chaos,
Un soleil frissonant réchauffe mes vieux os.

Sur la plage cuivrée parfumée de vanille,
L’immense ombre s’avance ainsi qu’un escargot.

Bien que l’eau y soit douce et que dansent les filles,
Leurs jolis bracelets ne rendent qu’un son creux :

L’odeur de l’inutile et de l’absurdité
Remplit l’air surchargé d’un luxe somptueux.

Qui n’a rêvé l’accès à l’immortalité !
L’ambroisie, le nectar, les palais olympiens …

Si les idées au moins … Mais non, rien ! Rien ne reste
Jusqu’au marbre et au grès des génies séraphins.

Il paraît qu’il vaut mieux ainsi, que cet inceste
Est l’ange et le bourreau de l’autel du progrès.

Verser dans le futur la coupe du passé,
Jour et nuit enlacés dans l'âpre eau des marais

Ah vraiment c’est trop lent ! Ne peut-on s’en passer ?
Non. Le cycle est le seul garant d'éternité.

7 Nature vive

Rose noire
Rose rouge
Qui se croisent
Souffle court

Jalousie
Incendie
Deux couleurs
Pour deux fleurs

Sous l'étoupe
Des antennes
Ombres pourpres
Vénitiennes

L’atmosphère
Est épaisse
Air de glaise
Plus de lest

C’est la chute
Le plongeon
La culbute
Vers le fond

Tout autour
De leur vase
Un orage
Clair-obscur

C’est un four
Nuées noires
Un ciel rouge
Eclairs noirs

Le déluge
Délivrance
Le temps s’use
Sous la tente

Désespoir
Coeur qui bouge
Rose rouge
Rose noire

L’eau s’enlise
Cage rance
Houle grise
Pluie battante

S’envoler
Des radeaux
Convoler
Dans la peau

Loin des trombes
Camomilles
Des momies
Et des bombes

Mains gigognes
Venaisons
Viens saisons
Des cigognes

Limousines
Des enfants
Il est temps
Ma cousine

Le raisin
Se résigne
Le déclin
Se décline

Rose beige
Rose beige
C’est la neige
Qui s’agrège

8 Clapotis

C’est un étang maussade, un ruisseau domestique.
D’aquatiques rongeurs éleveurs de barrages
Ont castoraformé la rivière lyrique.

Parmi la gent palmée de ce bocal sauvage,
Trop fier pour se noyer, trop las pour s’envoler,
Conscient de sa splendeur, le sieur Cygne surnage.

Les pattes embourbées, le bec ensoleillé,
Du saule au nénuphar, du nénuphar au saule,
Il trotte dignement sur les flots argentés.

C’est qu’il convoie l’ennui entre l'île et le môle,
Dans la ménagerie qui cancane et qui glousse,
Navetteur de l’absurde aux confins de sa piaule.

Et puis, loin des canards dont les jeux l'éclaboussent,
Lorsqu’il pleut assez fort pour gaver les gargouilles,
Il vide son chagrin à l'écart, sur la mousse.

Et ce n’est pas le chant croassant des grenouilles,
Ni la mélancolie des narcisses de l’auge
Qui pourraient l'égayer. Ni ce ciel qui se brouille,

Ni, plus loin en aval, la ville qui patauge.

9 Décor

Quelques éclats de vers dispersés sur la table,
Friselis vitrifié d’un lac de mousseline ;
Quelques reflets brisés doucement dodelinent
Avant de s’enliser dans le sirop d'érable.

Quelques reflets brisés lentement se dandinent
Sur des airs langoureux, sur des chants enfièvrés ;
Au hasard des reliefs projetés en trois dés,
La plume virevolte entre les damasquines.

Sur des airs silencieux, des accords saccadés,
Des livres enneigés de l’encre dégouline
Dans le creuset soyeux d’une rose sanguine
Où se fondent le rêve et la réalité.

C’est le trèfle et le coeur, le pique et le carreau
Qui mèlent leurs couleurs dans l'âtre d’un château
Hanté par les esprits des cieux crépusculaires ;

C’est l’acajou laqué des comptoirs tamisés
Où les gemmes du vin font mousser l’or des bières ;
C’est l’agile vapeur qui s'échappe du thé,

Le songe qui dissout les barreaux des volières,
Quelques mots griffonés entre l’onde et le sable,
Quelques éclats de vers dispersés sur la table.

10 Etincelles

Les vins de robe pourpre, essences exotiques
Embaumant de laurier nos gorges déssechées
Lézardant nos soucis de leurs chansons magiques
Ambulances épiques des âmes blessées ;

Les agiles cognacs égarant leur canelle
En ces lointains pays où vivent des déesses,
Ambres vieux et sages racontant leur jeunesse
Lévitant nos esprits de leurs onguents de miel ;

Délices volûtés, havanes enfumés
Marc couvant les sombres secrets d’un noir café
Déridante musique aux rythmes erratiques
Manne de thé, d'épices, charmes féeriques ;

Malgré vos soupirs, votre empire de caresses
Débridant mes pensées, il faut que je confesse
Ma plus vibrante drogue illumine une ombrelle
Défait, j’erre dans l’abîme de ses prunelles.

11 Crépuscule

Décor. Meublé feutré, du cuivre et de l'étain.
Lumière tamisée contournant les courtines
Colorant les meubles d'ébène et d’acajou ;
Epars, quelques rubis, décorant les atours.

Voile qui dévoile, qui invite au festin,
Traversé de lueurs, des courbes se devinent
Sous son pâle tissus éclatant de bijoux.
Le soleil lui dessine un brillant contre-jour.

Dentelle qui ceinture, qui pare et soutient
Des fruits orangés qui roulent et se dandinent
Délicats dans le lit drappé de ses dessous.
Délice sans balourd de grâce et de velours.

Elle. Teintée, comme le soir qui nous étreint :
Dessous rouges et cheveux noirs. Elle s’incline
De son doux cil qui cligne. Point de sel ni d’ajout :
C’est ainsi qu’elle a tout, sans fard et sans détours.

12 La pluie

La pluie murmure sa symphonie cristalline
Sur la ville, collier perlé d’aigue-marine

Les promeneurs, l’air effaré
Cherchent un abri en courant,
Les filles, les chevaux mouillés
Libèrent leurs regards sauvages
Comme un défi au mauvais temps.
La nature sort de sa cage,
J’attends à l’abri d’un auvent

La pluie fredonne sa symphonie cristalline
Sur la ville argentée perlée d’aigue-marine

Pris au piège d’une cabine,
Un homme d’une humeur chagrine
Ecoute s'écouler les heures ruisselantes ;
Tourbillonant sur son radeau,
Mon âme, au fil des gouttes d’eau
Se laisse imprégner de la rumeur apaisante

Aujourd’hui, en concert, les perles cristallines
Sur la ville-corail zébrée d’aigue-marine

Sortant de leur sombre cachette,
Les parapluies poussent de joie
Et boivent les pleurs des nuages :
Ils servent d'écran aux coquettes
Et à leurs aigrettes de soie
Gagnées au prix de tant d’ouvrage

La ville résonne des orgues cristallines
Sous le souffle automnal d’une brise marine

Lassé de contempler ces cols emprisonnés,
Je me suis décidé, j’ai franchi le rideau.
Je n’ai plus froid. Pourtant, mon vieux pull détrempé
Boit comme un entonnoir à travers son réseau
Mais une flûte en moi siffle comme un roseau :
La source grisante de l’oiseau liberté

La ville est un torrent de trombes cristallines,
Un long fleuve sans fin de brume aigue-marine

Flattant les bûches qui ronronnent, qui crépitent
Les flammes d’ocre dansent dans la cheminée.
Du toit, des gouttières, de partout l’eau ruisselle,
Le chagrin des sept mers s'épanche sur mes vitres.
Sur le thé fumant flotte une essence éthérée,
Comme la vision de l’harmonie éternelle

La pluie murmure sa symphonie cristalline
Sur la ville, collier perlé d’aigue-marine

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Auteur: chimay

Created: 2019-10-01 mar 12:34

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